Attaque de Mediapart contre le Théâtre du Soleil : le succès d’une cabale

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Les faits qui ont été révélés par Mediapart sont graves. Ils appellent reconnaissance, condamnation et réparation. Les agressions sexuelles — et, dans certains cas, les crimes — commis par des membres de la troupe ne souffrent aucune ambiguïté : ils doivent être établis, jugés, et les victimes accompagnées comme il se doit. Les témoignages qui les ont mis au jour appartiennent aux victimes et toute relativisation de leur violence est hors de propos.

Mais la manière dont ces faits sont présentés, articulés et mis en récit peut, quant à elle, être interrogée. Analyser un discours médiatique ne revient pas à mettre en doute la parole des victimes : c’est examiner la manière dont les informations sont plus ou moins déontologiquement traitées ; c’est revenir sur les choix narratifs, les enchaînements, les glissements qui, parfois malgré eux, déplacent la focale. Il est nécessaire de distinguer ce qui relève des actes — que rien n’atténue — et ce qui relève d’une construction discursive destinée à juger plutôt qu’à informer, pour élargir la portée des accusations jusqu’à englober une institution entière et une œuvre de plus de soixante ans.

C’est dans cet esprit que nous convoquons la définition, éclairante, de la cabale, proposée en 1885 par Arthur Pougin dans son Dictionnaire historique et pittoresque du théâtre. Il y décrit la cabale comme un agencement rhétorique où des fragments épars sont rassemblés pour servir une entreprise de mise en cause :« La cabale est comme une sorte de conspiration ourdie dans le but de préparer et de provoquer la chute d’une pièce de théâtre, quelle qu’en puisse être la valeur. C’est dire suffisamment qu’elle s’adresse plus à l’auteur qu’à son œuvre, puisque avant de connaître celle-ci elle a juré de ne pas la laisser vivre, et c’est affirmer qu’elle est toujours injuste, puisqu’elle agit aveuglément et par le fait d’une hostilité préconçue. Il y a toujours eu des cabales, et il y en aura vraisemblablement toujours, parce qu’il y aura toujours des auteurs qui, par leur situation, par leurs attaches, par leur notoriété même et par la puissance de leur génie, déplairont à certaines fractions du public qu’on verra s’unir dans un effort commun pour leur faire payer, à l’aide d’un violent scandale, leurs succès et leur bonheur passés.»
Il ne s’agit évidemment pas de procéder par analogie, mais de rappeler qu’un certain type de montage — répétitions, rapprochements, effets d’exergue et de halo — peut déplacer le centre de gravité d’une affaire. Et conduire à poser une question décisive : à qui fait-on procès, au juste ? Aux individus qui ont commis des actes, ou à une communauté entière dont les usages, pratiques et gestes professionnels se trouvent soudain reconfigurés comme indices d’un «système», d’un mal «systémique», ainsi que le martèle sans grand fondement l’article de Mediapart ?

Le montage médiatique

Commençons par relire le titre de l’article de Mediapart, qui sonne comme un verdict : « La faillite d’une utopie». Depuis quand un article d’information décide-t-il de la sentence avant d’exposer les faits? Le journalisme se réclame de l’enquête et de sa précision chirurgicale ; ici, il devient chambre de jugement. Il n’interroge pas, il accable et oublie le nécessaire point d’interrogation. Cette bascule est d’autant plus troublante que l’article va entretenir un flou méthodique, revendiquant des sources imprécises, tandis qu’il s’appuie furtivement sur des matériaux issus de l’enquête interne du Théâtre du Soleil, dont il dénonce simultanément « l’invisibilisation » des faits. S’agit-il de s’attaquer aux faits ou à Ariane Mnouchkine, aux mis en cause ou à l’institution tout entière ?

La construction d’ensemble du texte empêche tout établissement d’une chronologie. Des paragraphes jumeaux, placés à distance, enfoncent, à plusieurs reprises, le clou du cercueil que l’on aimerait fabriquer, comme si la répétition valait démonstration : par exemple la répétition autour de la saisine de la Miviludes, opportunément intervenue en juillet — pour mieux insinuer que le Théâtre du Soleil serait une secte ? Il ne s’agit plus de désigner les agressions récentes, mais de faire vaciller une aventure collective remarquable. Le flou travaille aussi en brouillant la frontière entre violences sexuelles et accès de colère d’un membre de la troupe mis en cause.
D’autres approximations interpellent : les agresseurs ne sont jamais partis « en toute discrétion », comme on peut le lire ; les formules insinuantes se multiplient, destinées à «engluer le soupçon». Et, lorsque l’article précise que la troupe fut «longtemps connue pour ses engagements à gauche», doit-on comprendre qu’elle ne l’est plus, ou que cet engagement est désormais une pièce à charge? On glisse de l’analyse à la suggestion. Les références répétées à l’âge de Mnouchkine, à la longévité de la troupe, construisent progressivement un procès du « monde d’avant ».

Le motif financier participe lui aussi à ce discours : la mention immédiate, dès le début de l’article, et récurrente, des « 2 millions» de subvention a pour fonction évidente de susciter le ressentiment. Or la dotation du Soleil n’a rien d’exceptionnel pour une structure artistique de cette ampleur ; elle est même dans la petite moyenne. Ce qui la distingue n’est pas le montant, mais son usage : une part bien plus grande consacrée à la création, dans une SCOP où la directrice n’est pas mieux rémunérée que les autres.

L’article, on l’a dit, brouille toutes les chronologies, convoque l’affaire Caubère hors de propos, multiplie les amalgames. Brottet-Michel devient « bras droit », voire «fils spirituel », alors qu’il n’a jamais occupé le rôle décisionnel que l’article lui attribue. Ici, Mediapart relaie les allégations de l’agresseur lui-même, répercutées par les plaignantes !
Plusieurs éléments factuels essentiels sont passés sous silence ou présentés de manière trompeuse. Ainsi, certains témoignages, parce que non vérifiés, laissent entendre que des bénévoles auraient pu «dormir sous la scène » — affirmation matériellement impossible. De même, il est indispensable de rappeler que les actes évoqués ont eu lieu en dehors du périmètre du travail officiel du Théâtre du Soleil, et non dans le cadre des répétitions ou des activités professionnelles de la troupe. Ces incohérences, jamais relevées par l’article, contribuent à fabriquer une atmosphère de soupçon généralisé dirigée contre l’institution du Soleil, et non contre les agresseurs.
C’est dans ce contexte que l’article décrit la troupe comme vivant une «sexualité imposée». Les jeunes femmes lycéennes qui témoignent n’étaient pas membres de la troupe, elles n’avaient pas accès à ses codes internes. Leur perception — parfaitement légitime quant aux violences subies — est en revanche partielle quant aux usages professionnels. Ce qui est interprété comme un manque d’intimité, voire un “baisodrome” (sic), relève en réalité du fonctionnement ordinaire d’un collectif artistique travaillant physiquement ensemble, fondé sur un rapport désexualisé au corps, une pudeur intériorisée et des usages transmis au fil des années. Ces codes se trouvent sexualisés par les stagiaires par méconnaissance du travail théâtral, ce qui ne peut leur être reproché, mais doit être souligné. On voit alors que l’expression « sexualité imposée » vise moins à qualifier des actes — graves, précis, datés, et qui doivent être jugés comme tels — qu’à créer une atmosphère systémique, à rendre indistincts les individus, à les animaliser, à les avilir. Par son manque de pondération, l’article animalise et avilit ainsile collectif entier.

Le discours rapporté accentue encore cet effet à tendance paranoïaque: les répétitions à la Cartoucherie, la vie quotidienne, les agressions, tout se confond. On suggère un fonctionnement totalitaire, ce qui, pour qui connaît l’œuvre de Mnouchkine, produit un paradoxe vertigineux : l’artiste qui passa sa vie à disséquer les mécanismes d’oppression serait devenue l’incarnation de ce qu’elle combat ? Pourquoi ces témoignages flous— « un comédien présent » — ou ces superlatifs invérifiables— «quinze ans d’ultimatums»? Enfin, la manière de s’exprimer prêtée à Mnouchkine elle-même intrigue : interviewée, elle « lâche» et «balaye» — elle ne dit pas, puisqu’on ne fait que modaliser sa parole de façon péjorative. La figure dessinée oscille entre le « patriarche » (si l’on suit l’article, seuls les hommes seraient capables d’autorité, et en avoir quand on est une femme ferait de vous un patriarche), et la dirigeante aveugle qui n’aurait pas su voir les signaux faibles. Or comment être simultanément totalitaire et inattentive?

Ainsi se fabrique une cabale au sens que lui donnait Pougin : non pas seulement une polémique, mais une construction discursive qui vise, derrière des faits graves et qui doivent être jugés, à atteindre une personne et, à travers elle, une œuvre. Nourri par une hostilité préconçue, fortifié par le montage de fragments, par la création d’un réseau de soupçons, l’article qui prétend dénoncer un «système», en fabrique un, le sien : un système d’équivalences, d’amalgames, de proximités piégées, de perspectives rétrécies. Or cette mécanique produit déjà des effets tangibles

Et ses effets

Depuis sa publication, le ministère de la Culture a demandé au Soleil de compléter l’audit interne en commandant un audit externe à ses frais — 32 000 euros sur un budget déjà extrêmement contraint. Là encore, il ne s’agit pas d’une sanction judiciaire, mais d’une mesure prise dans l’onde de choc médiatique. Et, tandis que les réseaux sociaux, d’abord très virulents, se sont calmés, les dommages collatéraux, eux, s’installent : décisions anticipées, condamnations symboliques, fragilisation économique, et cela avant toute intervention de la justice.
L’exposition consacrée aux costumes, scénographies et masques du Théâtre du Soleil a été reportée à une date ultérieure , le 15 janvier,  par le Conseil d’administration du Centre national du costume et de la scène (CNCS). ARTE a renoncé à un film sur le Soleil. Un colloque universitaire programmé en juin, à la Sorbonne, a été déprogrammé. Ces décisions ne procèdent pas d’un jugement, encore moins d’une décision judiciaire : elles s’inscrivent dans un climat de peur. Réactions en chaîne, «annulements» successifs, reports sine die, prises de distance — autant de gestes qui traduisent moins une évaluation des faits qu’une crainte d’être exposé à son tour. Le Soleil, qui prépare son prochain spectacle, apprend ces décisions indirectement, tandis que le CNCS doit renoncer, mi-janvier, à son exposition d’avril, presque entièrement finalisée et pour laquelle un budget a été engagé.

Cette spirale illustre parfaitement le mécanisme propre à la cabale : créer un environnement toxique où la rumeur tient lieu de preuve, où chacun préfère se retirer et « ouvrir le parapluie » par peur de se retrouver pris pour cible. La cabale n’est donc pas seulement morale ou symbolique : elle est aussi matérielle, budgétaire, potentiellement destructrice pour l’outil de travail qu’est le Soleil. Il faut donc nommer ce qui se joue en profondeur: Ariane Mnouchkine est attaquée pour ce qu’elle représente. Soixante années d’indépendance artistique, un modèle coopératif unique, des convictions de gauche antitotalitaires, une parole libre qui n’a jamais cédé aux modes ni aux injonctions idéologiques. En s’en prenant à elle, on s’en prend à une certaine idée du théâtre public : un théâtre populaire exigeant, collectif, indocile.

Face à cette tempête médiatique, on voit se multiplier les stratégies d’évitement: les institutions se défaussent, les partenaires prennent leurs distances par prudence. Ce réflexe de protection, humainement compréhensible, n’est accompagné d’aucun signe, même infime, de bienveillance à l’égard du Soleil et alimente la dynamique de la cabale en isolant sa cible. Et la lenteur de la justice rend service aux instigateurs : plus la procédure s’étire, plus le soupçon s’installe durablement.
Quel est l’intérêt, aujourd’hui, de vouloir anéantir un théâtre qui, contre vents et marées, résiste, et fait de grands spectacles pour un public qui les plébiscite ? Qui, quelle volonté est à l’œuvre pour détruire, dans le grand chaos actuel et la crise du théâtre public, une entreprise qui fait travailler quatre-vingts personnes, dont certaines sont là depuis 39 ans, toutes payées au même salaire ? Pourquoi les médias ont-ils suivi Mediapart, en rajoutant parfois de la pression? Pourquoi ont-ils refusé de communiquer autour de l’exposition du CNCS, ce qui a déclenché son annulation? Qui n’a pas supporté de voir une authentique histoire de la révolution russe sur la scène ? Qui s’accroche honteusement aux anciens récits ?
L’objectif semble clair : ouvrir une brèche médiatique pour que s’y déversent de vieux fantasmes à l’égard du Théâtre du Soleil, liés à sa singularité, à son organisation indépendante (SCOP), à son succès non démenti, à son refus de la vie mondaine et partisane. Il serait temps de rouvrir la perspective, de laisser travailler la justice dans une affaire aussi grave que délicate, et de ne pas confondre la nécessaire condamnation des agresseurs avec la destruction d’une aventure artistique unique. Dénoncer la cabale, ce n’est pas contester les faits: c’est refuser qu’ils soient exploités pour incriminer fallacieusement un prétendu mal «systémique» et, sous ce biais, s’acharner contre le Théâtre du Soleil…

Isabelle Barberis et Béatrice Picon-Vallin 


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