
Rencontre-débat
“Vers un imaginaire républicain”
21 janvier 2025 – 20h, Brasserie le Régent 75009 Paris
Intervenants : Tania de Montaigne, autrice et journaliste, et Renaud Large, expert associé à la Fondation Jean Jaurès
Bien que cela empêche certaines personnes de nous rejoindre, nous avons fait le choix d’organiser des rencontres où, comme au théâtre, comme au concert, on est présent ensemble dans un même lieu. Rien, pas même une excellente captation, ne remplacera cette expérience.
Pour vous donner envie de nous rejoindre pour les prochaines rencontres, voici quelques éléments de la soirée du 21 janvier 2025 : « Vers un imaginaire républicain »
De Quoi Demain introduit la rencontre. La réflexion ne portera pas sur la protection externe, sociale, de la liberté de création, mais sur la liberté de la création, dans un contexte où les imaginaires dominants en ce domaine souffrent de divers conformismes, et sur l’imaginaire républicain, dont on s’est habitué à penser qu’il était périmé (l’expression elle-même sonne bizarrement). Est-il aussi éteint que cela ? Quelles seraient ses formes artistiques vivantes aujourd’hui.
Renaud Large s’est intéressé au fait qu’il existait en France un public pour une série comme La Fièvre,créée par Eric Benzekri, réalisateur de Baron noir, et réalisée par Ziad Doueiri, dont la première saison a été diffusée du 18 mars au 15 avril 2024 sur Canal+. La Fièvre montre comment les mouvements extrémistes, extrême-gauche identitaire décoloniale d’un côté, extrême-droite identitaire civilisationnelle de l’autre, exploitent via les réseaux sociaux un conflit interpersonnel accidentel (dans le milieu du football), attisant les braises d’une dissension de nature communautariste. Le scénario fait que le spectateur peut s’identifier à ceux qui sont menacés par les deux radicalités antagonistes. Le succès de la série a conduit Renaud Large à une réflexion plus générale qui peut être résumée en quatre propositions : 1) alors que, dans l’imaginaire social, la pensée républicaine est perçue et se perçoit (encore) comme majoritaire – voire dominante, voire oppressive –, elle est en réalité très minoritaire ; 2) c’est en se vivant comme minoritaire que ce courant pourra retrouver son énergie et sa force ; 3) l’accueil fait à La Fièvre montre que le public « social-républicain» – ni « identitaire », ni « progressiste » au sens convenu du terme – correspond environ à 6% des Français, ce qui n’est pas rien ; 4) il faut que le courant social-républicain réinvestisse la sphère culturelle, totalement délaissée depuis des décennies. Ce réinvestissement doit concerner la création elle-même, mais aussi le marché de la culture et le mode de financement (pas exclusivement public).
Tania de Montaigne commence avec deux remarques : 1) Dans les productions citées par Renaud Large, il n’y a quasiment que des blancs. Le « nous » qui s’y exprime, ce n’est pas tout le monde, et « dans cet oubli, certains se sont engouffrés. » 2) Si on est républicain, on supporte que les gens soient libres, ce qui signifie que ce ne sont pas les « sujets » qui comptent, mais la liberté avec laquelle ils sont traités. En partant du film Vingt dieux, de Louise Courvoisier (2024), tourné dans le Jura, où est née et vit la réalisatrice, avec des interprètes repérés dans la région, elle montre comment l’universalisme en art consiste aussi à creuser le local, le particulier, quel qu’il soit. Le large succès national et transgénérationnel de Vingt dieux – des cercles de cinéphiles au public populaire – est éclairé par l’histoire de sa production : Louise Courvoisier a fait partie de la première génération d’élèves de la CinéFabrique (école créée à Lyon en 2015 – par Claude Mouriéras et un petit groupe, dont Tania de Montaigne fait partie). On y apprend à travailler ensemble, à construire des collectifs. L’exposé complète en quelque sorte la conclusion de Renaud Large sur l’importance des questions de financement et de production. « La CinéFabrique est née de la volonté d’ouvrir les métiers du cinéma et de l’audiovisuel à une réelle mixité sociale, culturelle, géographique, mais aussi à la diversité des niveaux scolaires, des points de vue, et à la parité femmes-hommes. L’examen d’entrée propose ainsi une sélection ouverte et non-discriminante qui permet de former des promotions riches de leur diversité », ce dernier mot ne signifiant pas, comme souvent, la définition de quotas ethniques, mais l’affirmation d’une perspective réellement démocratique, accueillant des trajectoires très différentes. Surtout, Tania de Montaigne insiste sur ce point, l’école veille à ce que le recrutement demeure fidèle à ce principe, alors que le corps social, évidemment, résiste. « C’est dans ces laboratoires-là que les choses se fabriquent ».
Avec ces deux interventions ancrées dans la réalité sociale de l’art, des pistes précises ont été tracées, qui pourront être reprises et prolongées.
Les échanges qui ont suivi ont porté sur le fait que l’abandon du champ culturel par la gauche n’était pas que franco-français (Europe, États-Unis) ; sur le fait que des jeunes pouvaient aussi bien aimer Vaincre ou mourir (film sur la révolte vendéenne et les massacres commis par l’armée républicaine entre 1793 et 1796) mentionné par Renaud Large, que Vingt dieux, parce qu’ils y trouvent de « l’authenticité » ; sur le rôle de la puissance publique dans la réalisation de la promesse républicaine (tenue dans le cas de CinéFabrique) ; sur l’impossibilité de séparer le culturel et le politique au moment où les vrais républicains sont combattus et que l’auto-censure règne ; sur le fait que l’esprit républicain recule dans les lieux de décision et sélection, et qu’il devient difficile d’être vertueux.